Interview de Agnès Daugreilh de KUNE Projets : Développer la coopération internationale depuis les territoires éloignés des métropoles

Agnès, pouvez-vous revenir sur la genèse de KUNE Projets et expliquer en quoi votre parcours personnel vous a conduite à faire des territoires ruraux et éloignés des métropoles un levier central de coopération internationale ?

KUNE vient de l'espéranto et signifie « ensemble ». Ce nom résume à lui seul la philosophie de KUNE Projets. Je suis convaincue que les grands défis de notre époque ne pourront être relevés qu'en favorisant la coopération entre les peuples, les territoires et les générations.

Après près de dix années d'engagement dans la coopération et la solidarité internationales, aussi bien au sein de collectivités que d'associations, j'ai observé une réalité récurrente : les grandes métropoles disposent généralement des ressources humaines, de l'expertise et des réseaux nécessaires pour accéder aux financements et développer des projets internationaux. À l'inverse, les territoires ruraux ou plus éloignés des grands centres urbains restent souvent à l'écart de ces opportunités, faute d'ingénierie, de temps ou simplement d'information.

Pourtant, ce sont précisément ces territoires qui sont aujourd'hui en première ligne face aux enjeux des transitions écologiques, agricoles et sociales. Ils expérimentent déjà des solutions concrètes, disposent de savoir-faire précieux et ont beaucoup à apprendre… mais aussi énormément à transmettre.

Cette conviction s'est renforcée au fil de mes missions, notamment en Méditerranée, où j'ai accompagné des collectivités, des associations et des acteurs locaux confrontés à des défis majeurs : accès à l'eau et à l'assainissement, gestion des déchets, agriculture durable, participation citoyenne ou encore inclusion des jeunes. J'ai constaté que les échanges entre territoires produisent souvent des innovations plus pertinentes que des approches descendantes, parce qu'ils reposent sur l'écoute, la réciprocité et la co-construction.

C'est de ce constat qu'est née KUNE Projets. Notre ambition est de rendre la coopération internationale accessible à tous les territoires, quelle que soit leur taille, et de faire des espaces ruraux des acteurs à part entière des transitions en cours. Car la coopération n'est pas une aide à sens unique, c'est un échange de compétences, d'expériences et de solutions qui bénéficie à l'ensemble des partenaires.

Vous travaillez depuis la Charente avec des collectivités et des associations engagées dans des partenariats méditerranéens : concrètement, qu’est-ce que cela change de concevoir, piloter et animer des projets internationaux depuis un « petit » territoire plutôt qu’une grande métropole ?

Travailler depuis la Charente est avant tout un choix. Être implantés dans ce territoire nous permet de rester au plus près des réalités de terrain, de comprendre les besoins des collectivités, des associations et des habitants, et d'observer concrètement les transitions à l'œuvre. Cette proximité nourrit notre approche et nous permet de concevoir des projets qui répondent à des enjeux réels, plutôt qu'à des logiques uniquement administratives.

Notre force est justement d'être à l'interface entre les politiques européennes et internationales et les acteurs locaux. Nous connaissons les dispositifs de financement, les attentes des institutions et les orientations stratégiques, mais nous parlons aussi le langage des élus, des techniciens, des associations et des citoyens qui portent ces projets au quotidien.

En tant qu'entreprise de l'Économie Sociale et Solidaire (ESS), KUNE Projets joue un rôle de facilitateur. Nous faisons le lien entre des ambitions parfois très complexes et leur mise en œuvre concrète sur le terrain. Nous accompagnons les acteurs dans la structuration de leurs idées, la recherche de partenaires, le montage de projets et leur pilotage, afin de transformer des intentions en coopérations durables et financées.

Dans votre pratique de l’ingénierie de projets, quels sont les principaux freins que rencontrent les territoires éloignés des pôles métropolitains pour s’emparer de la coopération internationale (ressources humaines, accès aux financements, réseaux, reconnaissance institutionnelle…) et comment les contournez-vous ?

Les principaux freins sont avant tout d'ordre structurel. Dans de nombreux territoires ruraux ou éloignés des grands centres urbains, il n'existe pas de service dédié aux relations internationales ou aux financements européens. Les équipes sont souvent réduites et mobilisées par les urgences du quotidien, ce qui laisse peu de temps pour assurer une veille sur les appels à projets ou développer des partenariats à l'international.

À cela s'ajoute un déficit d'ingénierie. Monter un projet de coopération internationale ne consiste pas uniquement à répondre à un appel à projets : il faut construire un partenariat équilibré, définir une stratégie commune, répondre à des exigences administratives et financières, mettre en place des outils de suivi et d'évaluation, et démontrer l'impact des actions menées. Ces compétences sont spécifiques et ne peuvent pas toujours être développées en interne par des structures de petite taille.

Pourtant, ces territoires disposent souvent d'atouts considérables. Beaucoup entretiennent des relations historiques avec des partenaires étrangers, notamment à travers les comités de jumelage ou des initiatives associatives. Aujourd'hui, ces coopérations doivent évoluer pour répondre aux nouvelles attentes des financeurs : davantage de réciprocité, de co-construction, de participation des habitants et de mesure de l'impact des projets.

C'est précisément là que KUNE Projets intervient. Notre rôle est de rendre cette ingénierie accessible en accompagnant les collectivités et les associations à chaque étape : de l'identification des opportunités de financement à la recherche de partenaires, en passant par la conception, le montage, le pilotage et l'évaluation des projets. Nous permettons ainsi à des territoires qui n'auraient pas les ressources nécessaires de s'inscrire durablement dans des coopérations internationales ambitieuses, sans avoir à créer en interne, dès l'idée du projet, une expertise qu'il serait difficile de maintenir.

Vous développez des actions d’ECSI auprès des 3–10 ans en Charente : comment ce travail d’éducation à la citoyenneté mondiale dès le plus jeune âge nourrit-il, à moyen et long terme, la capacité d’un territoire rural à être un acteur crédible et innovant de solidarité internationale ?

L'éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale (ECSI) ne consiste pas seulement à faire découvrir d'autres cultures aux enfants. C'est un véritable investissement pour l'avenir des territoires.
Grâce à l'accueil de volontaires internationaux en Charente, les enfants de 3 à 10 ans vivent une rencontre concrète avec l'altérité. Ils découvrent qu'il existe d'autres langues, d'autres modes de vie, d'autres façons de penser, mais surtout qu'au-delà des différences, il est possible de créer des liens, de coopérer et de grandir ensemble. Cette expérience humaine est beaucoup plus marquante, surtout pour les tout-petits qu'un simple apprentissage théorique.
En semant ces graines dès le plus jeune âge, nous contribuons à former des citoyens plus ouverts, plus curieux et plus conscients de leur interdépendance avec le reste du monde.

Le Label Qualité du Corps Européen de Solidarité et l’accueil d’un volontaire sur la paix, la solidarité et la cartographie des structures de l’ESS vous donnent un observatoire privilégié : qu’avez-vous appris sur la façon dont un territoire comme la Charente peut s’approprier les ODD et l’Agenda 2030 bien au-delà des grands centres urbains ?

L'une des principales leçons que nous tirons de cette expérience est que les Objectifs de Développement Durable (ODD) ne sont pas réservés aux grandes métropoles ou aux institutions internationales. Ils prennent vie chaque jour dans les territoires, à travers les actions des associations, des collectivités et des structures de l'Économie Sociale et Solidaire.

La plupart de ces acteurs répondent déjà à des besoins essentiels : ils luttent contre les inégalités, favorisent l'inclusion, protègent l'environnement, accompagnent les personnes les plus fragiles, développent l'accès à la culture, à l'éducation ou encore à la participation citoyenne. Autrement dit, ils contribuent concrètement aux ODD, même s'ils ne mettent pas toujours ces actions en perspective avec l'Agenda 2030.

Notre rôle est justement d'apporter cette grille de lecture. Nous partons de leur mission d'intérêt général et nous identifions les ODD auxquels leurs actions contribuent déjà. Cette approche est beaucoup plus parlante que de présenter l'Agenda 2030 comme un cadre international parfois perçu comme éloigné des réalités locales. D'ailleurs, sa déclinaison française permet aux acteurs de mieux faire le lien entre leurs actions quotidiennes et les grandes ambitions nationales et internationales.

Ce travail de cartographie révèle une réalité essentielle : chaque territoire, quelle que soit sa taille, participe déjà aux transitions écologiques, sociales et économiques. L'enjeu n'est donc pas de demander aux structures de « faire plus », mais de rendre visible ce qu'elles font déjà, de mieux mesurer leur impact et de renforcer leur capacité à coopérer avec d'autres acteurs, en France comme à l'international.

C'est aussi un véritable enjeu de reconnaissance. En rendant cette contribution plus lisible, nous permettons aux acteurs de l'ESS de mieux valoriser leur rôle dans la mise en œuvre de l'Agenda 2030, de nourrir le dialogue avec les pouvoirs publics et de faire reconnaître leur expertise comme des partenaires incontournables des politiques de développement durable.

Avec la mise en place d’un comité stratégique et une gouvernance ancrée dans le développement durable, comment imaginez-vous l’évolution du rôle des territoires ruraux dans la diplomatie des villes et régions, et quelles alliances territoriales ou internationales vous semblent les plus prometteuses pour les cinq à dix prochaines années ?

Je suis convaincue que les territoires ruraux ont un rôle de plus en plus important à jouer dans la diplomatie territoriale. Les défis auxquels nous faisons face ; changement climatique, gestion de l'eau, alimentation, biodiversité, migrations, vieillissement de la population ou encore engagement des jeunes ; sont largement partagés à l'échelle mondiale. Les réponses se construisent donc autant dans les territoires que dans les institutions.

S'engager dans une coopération internationale ne signifie pas créer une politique parallèle : il s'agit de prolonger la stratégie de développement du territoire en l'enrichissant de regards extérieurs, de nouvelles méthodes et de partenariats durables. Lorsqu'un territoire rural rejoint un projet de coopération internationale, il gagne en visibilité, renforce son attractivité et devient un acteur de la diplomatie française à son échelle. Mais surtout, il affirme que son expérience, ses savoir-faire et ses innovations ont une valeur au-delà de ses frontières.

Ces coopérations produisent également des effets très concrets en interne. Elles redonnent une dynamique aux équipes, créent de nouvelles opportunités pour les habitants, permettent aux jeunes de s'ouvrir à l'international sans nécessairement quitter durablement leur territoire, et renforcent la capacité des collectivités et des associations à innover. À mes yeux, l'international n'est pas un facteur d'éloignement, c'est au contraire un levier qui permet de mieux s'ancrer localement.

Pour les cinq à dix prochaines années, je crois moins à la création de nouveaux réseaux qu'à la consolidation de ceux qui existent déjà. Les jumelages, les associations de coopération décentralisée, les diasporas présentes en France, les réseaux de l'Économie Sociale et Solidaire ou encore les partenariats historiques entre collectivités constituent un formidable capital relationnel.

La coopération internationale de demain sera, selon moi, plus horizontale, plus réciproque et davantage ancrée dans les territoires.

Pour terminer, quel message souhaiteriez-vous adresser aux élu·es, associations ou jeunes des territoires éloignés des métropoles qui se sentent « trop petits » ou « trop isolés » pour se lancer dans des projets de coopération internationale ?

Je voudrais leur dire que la taille d'un territoire n'a jamais déterminé sa capacité à changer le monde. Ce qui fait la différence, ce sont les femmes et les hommes qui osent s'engager, construire des partenariats et imaginer des solutions avec d'autres.

N'ayez pas peur de franchir le pas. La coopération internationale n'est pas réservée aux grandes métropoles ou aux grandes institutions. Elle est accessible à tous les territoires qui souhaitent apprendre, partager leurs savoir-faire et construire des réponses communes aux défis de notre époque.

Des deux côtés de la Méditerranée, mais aussi partout en Europe ou en Afrique, il existe des compétences, des expériences, des réussites, mais aussi des difficultés. C'est précisément parce que nous faisons face à des enjeux communs que nous avons intérêt à coopérer. La transition écologique, la cohésion sociale, l'engagement des jeunes ou encore la préservation de nos ressources ne connaissent pas les frontières administratives.

Les dispositifs d'accompagnement et de financement existent. Il ne manque souvent qu'une chose : oser faire le premier pas. C'est justement la mission de KUNE Projets d'accompagner celles et ceux qui souhaitent se lancer et de leur montrer que leur territoire a toute sa place dans les coopérations internationales.La coopération internationale n'est pas une question de taille de territoire, mais de capacité à construire des ponts.

Pour en savoir plus : https://www.kuneprojets.com

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