Bonjour Floriane, pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer comment vous en êtes venue à travailler sur le sujet très concret du réemploi des stocks dormants et de la mise en relation entre grandes entreprises et acteurs de terrain ?
Je suis Floriane Addad, fondatrice et dirigeante de MyTroc, une entreprise engagée depuis maintenant 10 ans dans l’économie circulaire et le réemploi professionnel.
À l’origine, je suis arrivée sur ce sujet en constatant quelque chose d’assez absurde : dans de nombreuses organisations, on jette, on stocke ou on oublie des quantités énormes de matériel encore parfaitement utilisable… alors que parfois, au même moment, un autre service rachète exactement la même chose en neuf.
Et à côté de ça, des associations, des écoles, des collectivités ou des PME locales manquent justement de ces équipements.
Je pense également qu’on oublie souvent une triste réalité : il existe déjà des milliards d’objets et de matériels professionnels en circulation sur la planète.
On a déjà produit énormément de ressources. Ce qui est vital aujourd'hui ce n’est pas “comment produire plus”, mais “comment mieux utiliser ce qui existe déjà” et éviter l’extraction et la production de nouvelles ressources.
C’est cette conviction qui nous a poussés à développer d’abord MyTroc Pro, une solution qui permet aux grandes organisations de mieux gérer et réemployer leurs ressources en interne ou dans leurs propres écosystèmes.
Et aujourd’hui, ReShop vient compléter cette démarche en ouvrant ces “gisements dormants” à d’autres acteurs : associations, collectivités, PME, structures locales ou autres entreprises qui peuvent réellement avoir besoin de ces équipements.
L’idée, c’est de créer des passerelles concrètes entre des ressources déjà existantes et des besoins réels sur le terrain, plutôt que de continuer à produire, acheter et détruire en permanence.
Quand vous discutez avec une direction d’usine ou un siège de grand groupe, comment expliquez-vous, très concrètement, ce qu’est le réemploi des stocks dormants et en quoi cela change la donne à la fois pour l’entreprise et pour les structures de terrain (associations, écoles, collectivités, PME locales…) ?
Quand je parle avec un grand groupe, j’essaie d’abord de rendre le sujet très concret.
Le réemploi des stocks dormants, ce n’est pas une théorie écologique compliquée : c’est simplement le fait de remettre en circulation des équipements qui existent déjà mais qui ne sont plus utilisés.
Ça peut être du mobilier, de l’outillage, du matériel informatique, des équipements techniques, des pièces industrielles, du matériel médical, des fournitures…
Très souvent, ces ressources dorment, alors qu’elles ont encore de la valeur et peuvent répondre à des besoins immédiats ailleurs.
Ce que ça change pour l’entreprise, d’abord, c’est une meilleure maîtrise de ses coûts et de ses ressources.
On réduit le gaspillage, les coûts de stockage, parfois les coûts de mise en déchets, et on évite aussi des rachats inutiles en neuf.
Mais ce qui va être très fort avec ReSHOP, c’est l’impact côté terrain.
Quand une école, une association, une collectivité ou une petite entreprise récupère du matériel dont elle a réellement besoin, l’impact est immédiat et concret.
On crée des passerelles entre des ressources inutilisées et des besoins réels.Et aujourd’hui, avec des plateformes comme MyTroc Por et aujourd’hui ReShop, on industrialise cela.
On passe d’initiatives ponctuelles ou artisanales à de véritables écosystèmes de réemploi, traçables, sécurisés et capables de fonctionner à grande échelle entre grands groupes et acteurs locaux.
Dans votre expérience, d’où viennent principalement ces stocks dormants (fin de séries, erreurs de commande, surstocks, matériel obsolète…) et quels sont les freins majeurs que vous rencontrez lorsque vous proposez de les réemployer plutôt que de les détruire ou de les laisser dormir en entrepôt ?
Dans la majorité des cas, les stocks dormants viennent de surstocks, de renouvellements de matériel,de changements de projets, de fermetures de sites ou tout simplement d’achats anticipés qui n’ont finalement jamais été utilisés.
On retrouve aussi beaucoup de matériel lié à des réorganisations internes : un service déménage, un standard technique change… et du matériel encore fonctionnel devient “invisible” dans l’organisation.
Parfois, ce sont aussi des équipements considérés comme obsolètes pour un grand groupe, alors qu’ils restent extrêmement utiles pour d’autres structures.
Le paradoxe, c’est qu’une grande partie de ces ressources a encore une vraie valeur d’usage.
Les principaux freins qu’on rencontre sont rarement techniques. Ils sont surtout organisationnels et culturels.
Il y a d’abord le manque de visibilité : beaucoup d’entreprises ne savent même pas précisément ce qu’elles possèdent ou où se trouvent certains stocks.
Ensuite, il y a la peur du risque : risque juridique, image de marque, traçabilité, responsabilité, ou parfois simplement la crainte que ce soit compliqué à gérer.
Et puis il y a encore une logique très ancrée de “produire, acheter, jeter”, alors que le réemploi demande de changer de réflexe et de considérer un stock dormant comme une ressource potentielle plutôt que comme un déchet ou une contrainte.
Mais ce qu’on observe aujourd’hui, c’est que les mentalités évoluent très vite, notamment sous la pression économique, les enjeux RSE et les objectifs carbone.
De plus en plus d’entreprises comprennent que détruire du matériel encore utilisable n’a pas de sens, ni économiquement, ni écologiquement.
Pouvez-vous nous raconter un cas très précis où vous avez réussi à connecter une grande entreprise à un besoin du terrain grâce au réemploi de ses stocks dormants : de quel type de stock s’agissait‑il, comment vous avez identifié le bon bénéficiaire, et quels impacts concrets cela a généré des deux côtés ?
Oui, on a déjà vu énormément de choses se créer grâce aux plateformes privées de réemploi MyTroc Pro que nous déployons chez nos clients, avant meme le lancement officiel de ReShop qui aura lieu cet été.
Par exemple, plus d’un million de masques ont pu être redistribués vers des structures qui en avaient besoin.
On voit aussi des dons de jouets, de mobilier, de matériel informatique, d’équipements techniques ou encore des véhicules réorientés vers des associations ou des structures hospitalières.
ReShop est né de ce que nous observions déjà sur le terrain depuis plusieurs années : grâce aux plateformes de réemploi déployées chez nos grands clients, beaucoup de dons et de transferts de matériel avaient déjà lieu vers des associations, des structures hospitalières ou d’autres acteurs de terrain.
Nous avons vu que ces connexions fonctionnaient réellement et qu’il existait un énorme potentiel pour aller beaucoup plus loin.
ReShop est donc une extension naturelle de cette dynamique : l’objectif est désormais de rendre ces échanges plus ouverts, plus simples et surtout capables de se déployer à beaucoup plus grande échelle entre organisations.
Les premières annonces ReShop vont être mises en ligne par le groupe EDF à partir de fin juin, et l’objectif est justement de passer à une nouvelle dimension.
Jusqu’à présent, beaucoup de démarches de réemploi restaient limitées à un périmètre interne ou à quelques partenaires identifiés.
Avec ReShop, l’idée est d’ouvrir beaucoup plus largement ces ressources dormantes à des associations, collectivités, PME ou autres structures qui peuvent réellement en avoir l’usage.
On veut transformer des initiatives ponctuelles en véritable réseau de réemploi inter-organisations, plus simple, plus visible et beaucoup plus massif dans son impact.
Sur le plan opérationnel, comment se structure un dispositif efficace de réemploi à grande échelle : quels sont selon vous les ingrédients indispensables (cartographie des stocks, outils numériques, logistique, cadre juridique, gouvernance interne…) pour que cela fonctionne dans la durée et ne reste pas un projet pilote isolé ?
Pour qu’un dispositif de réemploi fonctionne réellement à grande échelle, il faut sortir de la logique du “projet vitrine” ou de l’initiative isolée portée par quelques personnes motivées.
Le premier élément indispensable, c’est la visibilité sur les ressources.
Tant qu’une entreprise ne sait pas précisément quels équipements elle possède, où ils se trouvent et dans quel état ils sont, il est très difficile d’organiser du réemploi efficacement.
Ensuite, il faut des outils numériques adaptés.
Le réemploi à grande échelle ne peut pas fonctionner avec des fichiers Excel échangés par mail.
Il faut des plateformes capables de centraliser les annonces, tracer les équipements, gérer les flux, sécuriser les échanges et produire des indicateurs d’impact.
La logistique est aussi un sujet clé.
Identifier le matériel, le stocker temporairement, organiser le transport, parfois reconditionner certains équipements : tout cela doit être fluide et simple pour les équipes opérationnelles, sinon le système s’essouffle rapidement.
Il y a également toute la dimension juridique et de gouvernance : clarifier les responsabilités, les règles de cession, les questions de conformité ou de traçabilité.
Les entreprises ont besoin d’un cadre rassurant pour passer à l’action.
Mais au fond, l’ingrédient le plus important reste probablement l’intégration du réemploi dans les processus normaux de l’entreprise.
Le jour où le réflexe “est-ce que ce matériel peut être réemployé ?” devient aussi naturel que “où est-ce qu’on le stocke ?” ou “comment on le rachète ?”, alors le changement d’échelle devient possible.
C’est justement ce que nous essayons de construire avec des solutions comme MyTroc Pro et ReShop : faire du réemploi un réflexe opérationnel et non plus une démarche exceptionnelle
Si l’on se projette à 5 ou 10 ans, comment imaginez-vous l’évolution du réemploi des stocks dormants dans les grandes entreprises : pensez-vous que cela deviendra un réflexe intégré aux process achats/logistique, ou faudra-t-il encore se battre projet par projet pour connecter ces ressources aux besoins du terrain ?
Je pense que dans les 5 à 10 prochaines années, le réemploi des stocks dormants va progressivement devenir un réflexe beaucoup plus intégré dans les grandes organisations.
Pour plusieurs raisons très simples : les enjeux économiques, les tensions et pénuries sur certaines ressources, les objectifs carbone, les obligations RSE et même les contraintes budgétaires poussent déjà les entreprises à mieux valoriser ce qu’elles possèdent.
On voit d’ailleurs que beaucoup de groupes commencent à considérer leurs stocks dormants non plus comme un problème, mais comme un actif potentiel.
Je pense aussi que les outils vont énormément évoluer.
Aujourd’hui encore, beaucoup de ressources restent invisibles ou difficiles à identifier.
Demain, avec des plateformes plus interconnectées, de la donnée mieux structurée et probablement davantage d’automatisation et d’intelligence artificielle, il deviendra beaucoup plus simple de faire correspondre automatiquement des gisements disponibles avec des besoins réels.
Mais il restera malgré tout un enjeu humain et culturel important.
Le réemploi demande de changer certaines habitudes profondément ancrées dans les organisations : acheter du neuf reste encore souvent le réflexe le plus simple.
Donc oui, je pense que cela deviendra de plus en plus intégré aux processus achats, logistique et gestion d’actifs, mais il faudra encore accompagner cette transformation, sensibiliser et démontrer concrètement la valeur créée.
Ce que je trouve encourageant, c’est qu’on n’est plus du tout dans un sujet marginal ou militant.
Aujourd’hui, le réemploi devient un vrai sujet stratégique pour les grandes entreprises, à la fois économique, environnemental et territorial.
Pour conclure, quel message ou conseil très pratique aimeriez-vous adresser aux dirigeant·es et responsables opérationnels qui nous lisent et qui se disent : « On a sûrement des stocks dormants, mais on ne sait pas par où commencer pour les réemployer utilement » ?
Le message que j’aimerais faire passer est simple : le réemploi n’est plus une option, c’est une nécessité.
Nous avons déjà produit des quantités immenses de matériel et de ressources. Continuer à fabriquer, acheter et jeter comme si les ressources étaient infinies n’est plus soutenable.
Le réemploi est probablement l’un des leviers les plus écologiques, concrets et immédiats que nous ayons aujourd’hui.
Chaque équipement réutilisé, c’est de la matière préservée, du carbone évité, des déchets en moins et des ressources naturelles que l’on cesse d’extraire inutilement.
Mais au-delà des chiffres, il y a aussi une responsabilité envers les générations futures et le vivant.
Nous ne pouvons plus construire notre modèle économique au détriment de la planète et des autres espèces.
Mon conseil aux entreprises serait donc : commencez maintenant, même modestement.
Rendez vos stocks visibles, ouvrez-les, reconnectez-les à des besoins réels.
Parce que derrière chaque stock dormant, il y a souvent une ressource qui peut être sauvée en étant encore utile pour quelqu’un.
Pour en savoir plus : https://reshop.fr/